Innovation et fidélité missionnelle


La rencontre GCSLS 2019 (Sommet mondial pour Responsables d’écoles chrétiennes) fut un moment historique. Parrainé par huit associations d'écoles chrétiennes, il a réuni près de 1100 participants venant de 25 pays, avec plus de 75 orateurs et animateurs d’ateliers pendant deux jours et demi de dialogues, de collaboration, de réseautage et d'encouragement.

Innovation

Selon un sondage effectué avant l'événement, les participants avaient décidé de venir à la GCSLS pour nouer de nouvelles relations, travailler à leur réseautage, découvrir de nouvelles idées, collaborer et établir des liens, et développer de nouvelles perspectives grâce au partage de ressources et d'expériences. Toutes ces raisons sont en lien direct avec le thème du sommet :             « l'innovation ».

 

Pas d’innovation sans les autres

Des recherches ont montré que l'innovation se produit rarement « dans le vide », ie. sans un besoin initial exprimé. Dans la grande majorité des cas, des personnes curieuses, qui avaient des problèmes à résoudre ou qui cherchaient de nouvelles opportunités, en trouvaient d'autres qui innovaient. Et la friction des deux produit de nouvelles idées, comparables à des étincelles stimulant l’imagination et le désir de prendre des risques. Certaines recherches suggèrent même que le seul moyen pour que l'innovation prospère au sein d’une industrie ou dans un domaine spécifique est la collaboration croisée, entre différents sites, réseaux et personnes.

Jeff Dyer, Hal Gregersen et Clayton Christensen, dans un article de Harvard Business Review intitulé The Innovator's DNA, illustrent les résultats de leurs recherches sur l'innovation de la façon suivante :

« Imaginez que vous ayez un jumeau identique à vous, doté du même cerveau et des mêmes talents naturels que vous. Vous avez tous les deux une semaine pour trouver une nouvelle idée créative très rentable. Pendant toute cette semaine, vous réfléchissez seul à de nouveaux concepts dans votre salon.

Par contre, votre jumeau :

  • parle de l'entreprise avec 10 personnes, dont un ingénieur, un musicien, un père au foyer et un concepteur,
  • visite trois jeunes entreprises innovantes pour observer ce qu'elles font,
  • échantillonne cinq nouveaux produits,
  • montre un prototype construit pour cinq personnes et
  • pose des questions du genre « Et si j'essayais ceci ? » ou « pourquoi procédez-vous ainsi ? » au moins 10 fois par jour pendant ces activités de réseautage, d'observation et d'expérimentation.

D'après vous, qui aura l'idée la plus novatrice (et la plus réalisable) ?

« Les études de jumeaux identiques séparés à la naissance indiquent que notre capacité de penser de façon créative provient pour un tiers de la génétique. Mais les deux tiers de l'ensemble des capacités d’innovation proviennent de l'apprentissage, premièrement en comprenant une compétence donnée, deuxièmement en la pratiquant et en expérimentant, et finalement en acquérant confiance dans sa propre capacité à créer. »

En préparation du sommet, Erik Ellefsen, attaché supérieur de recherche au sein du Centre CACE (Centre pour l’Avancement de l’éducation chrétienne), et moi-même avons écrit un article sur notre blog intitulé « Pourquoi ne pas venir au GCSLS » (en anglais). Dans ce post, nous avons parlé du fait que le GCSLS n'était pas un sommet de type opérationnel : son but n'était pas de partager des connaissances statiques sur ce qui fonctionne le mieux, ou de découvrir ce que d'autres font qui réussit, de manière à  essayer de reproduire dans notre propre contexte. Au lieu de cela, l'objectif du GCSLS était de type transformationnel : permettre cette fameuse friction qui produit des étincelles aptes à susciter l'innovation, et poser des questions comme : « Et si nous essayions ceci ? » et « Pourquoi faisons-nous cela ? ».

 

Le changement n'est pas toujours confortable

Il est important de noter que la friction et les étincelles ne sont pas toujours quelque chose de confortable... En effet, généralement, elles produisent du feu ! Si le feu est souvent une bonne chose qui donne la vie, il se révèle aussi parfois dangereux. Allumer un feu comporte un certain degré de risque qui va de pair. Or, face au risque, beaucoup d'entre nous peuvent se sentir inconfortables. C’est pourquoi les écoles sont souvent réticentes au changement. Il serait illusoire de croire que tous les domaines de l’activité humaine sur la planète ont connu des changements révolutionnaires, que ce soit dans la médecine, l’industrie, les communications, les transports ou autre, au point d’être dans ce que Rex Miller appelle un état de « bêta perpétuel », mais que l'éducation échapperait à cette évolution.

Entre les changements sociétaux, les changements du marché, les changements dans les besoins des apprenants, les changements générationnels dans les styles de leadership et la prolifération de nouveaux modèles de pédagogie, l'éducation dans la plupart des pays est sous pression pour faire beaucoup plus avec moins, indépendamment du secteur : écoles chrétiennes privées, écoles indépendantes de toutes origines, écoles privées ou publiques.

Nous devons nous réhabituer à l’inconfort. Nous devons réapprendre à prendre des risques, à sauter des falaises et à faire confiance à Celui qui nous a créés à Son image créatrice.

Une définition de l’absurdité est de « faire la même chose encore et encore, et s'attendre à des résultats différents ». Je dirais que, face aux défis et aux possibilités qui nous attendent et se présentent à nous, le seul moyen de ne pas être absurdes est l'innovation. Nous serions insensés de ne pas embrasser l'innovation.

En même temps, quand, lors du sondage préalable au sommet, nous avons posé la question : « En général, qualifieriez-vous les écoles chrétiennes d'innovantes ? », 75 % des répondants ont répondu par la négative. Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, cela m’encourage, car si nous pensons que nous avons besoin d'innovation dans l'éducation chrétienne, alors nous sommes au bon endroit, au bon moment.

À propos d'encouragement, ce même sondage posait la question suivante : « Quels sont les principaux problèmes auxquels l'éducation chrétienne est confrontée aujourd'hui ? »

Et voici le problème numéro un :


 Proposer une éducation authentiquement chrétienne,
 offrant un apprentissage et une formation spirituelle véritables 


Je pense qu'il s'agit là effectivement d’un vrai problème, mais il y a plus que cela : il s’agit en fait d’une bonne description de notre mission. Ce qui est encourageant, c'est qu'une authentique éducation chrétienne, offrant à la fois une réelle formation académique et un profond développement spirituel aux élèves, est toujours ce qui compte le plus pour nous. C'est ce qui nous réveille le matin. C'est le pourquoi moral de ce que nous faisons.

Quand nous discutons d’innovation, nous avons pour nous guider une « étoile polaire », ce que le Dr. Beth Green, conférencière principale du GCSLS, a appelé un objectif, un but, un telos pour l'innovation. En fait, notre but en innovant devrait être d'offrir une éducation plus authentiquement chrétienne, impliquant mieux les élèves dans leur apprentissage, les aidant à entrer dans une relation avec Dieu plus profonde, et à devenir pleinement témoins de l’œuvre de Jésus. Nous innovons quand nous travaillons dans la dépendance de Dieu, et en partenariat les uns avec les autres, pour nous rapprocher de ces objectifs.

Voici le deuxième problème majeur identifié par les répondants lors de ce sondage :


 Donner aux élèves et aux écoles les moyens d’avoir un impact significatif, 
 efficace et libérateur sur la culture environnante 


C’est très encourageant de voir que cette question n'arrive qu'en deuxième position...

Avec plus de 25 pays du monde entier représentés par les participants du GCSLS, nos contextes politiques, culturels et sociétaux sont très différents, mais nous avons tous reçu le même commandement en tant que croyants : aimer Dieu de tout notre coeur, et aimer notre prochain comme nous-mêmes. Cela implique de lui partager la bonne nouvelle de l'Evangile. Pour répondre à toute objection de notre part à l’appel d’être « fidèlement présents » dans la vie de nos voisins, Jésus nous donne la parabole du Bon Samaritain, pour bien montrer que oui, même nos ennemis sont nos prochains. Toute personne créée à l'image de Dieu est notre prochain, doté d'une valeur intrinsèque, d'une dignité et d'une valeur pour Dieu, et donc pour nous.

Nos premiers prochains sont souvent nos voisins de quartier. Nous pouvons appeler notre quartier, au sens large, la « culture environnante ». La question est donc la suivante : comment l'éducation chrétienne peut-elle jouer le rôle du prochain aimant pour la culture environnante ? Nous devons penser de manière innovante et non isolationniste si nous voulons être un prochain aimant dans un monde interconnecté, et avec les gouvernements et les médias qui, dans la plupart des endroits du monde, sont hostiles, ou de plus en plus hostiles, envers la religion en général et le christianisme en particulier.

En fait, les écoles chrétiennes des États-Unis ont vécu quelques semaines difficiles ces temps-ci, tant dans les médias nationaux que dans les réseaux sociaux. 24 h sur 24, une grande partie de la couverture médiatique s’est montrée désobligeante, avec des attaques directes contre des écoles chrétiennes spécifiques et dans un contexte politique déjà hypertendu. Nous savons, d'après nos collègues du monde entier, que ces événements ont également fait l'objet d'une vaste couverture médiatique à l'échelle internationale. Fondamentalement, il s'agit du droit des écoles chrétiennes d'offrir une éducation fondée sur la foi historique et orthodoxe partagée par des centaines de millions de personnes dans le monde, d'employer des personnes dont les croyances et les valeurs sont compatibles avec les leurs et de donner aux parents le droit de décider quel type d'éducation ils veulent pour leurs enfants, incluant les écoles basées sur la foi.

Il s'agit aussi d’une méconnaissance des objectifs de l'éducation chrétienne. Certes, dans un monde déchu, aucune école ni aucun éducateur n'est parfait, il faut reconnaître que chaque institution a connu ses hauts et ses bas, et les écoles chrétiennes d'aujourd'hui peuvent et doivent s'améliorer. Mais des thèmes tels que les objectifs, valeurs et aspirations de l'éducation chrétienne sont totalement absents du discours ambiant. Vous n’entendrez jamais parler du fait que nous croyons et enseignons qu’il y a une espérance, pour cette vie et l’au-delà, que chaque personne a une valeur intrinsèque, quelle que soit son origine, que les écoles chrétiennes participent à rendre le monde meilleur en formant de bons citoyens de demain, servant les autres au nom de Jésus, et que les chrétiens cherchent à libérer, dans leurs échanges avec autrui, la grâce et la vérité qui sont en Jésus, avec conviction et générosité de cœur.

Dans ces temps parfois parfois difficiles, nous, Américains, sommes reconnaissants envers nos frères et sœurs du monde entier, pour leur fidélité à Dieu et leur exemple, ainsi que l’encouragement à considérer d'abord Jésus, qui a enduré une telle hostilité (Hébreux 12:3), et à obéir à Colossiens 4:5-6, qui nous dit :

« Conduisez avec sagesse envers ceux du dehors, et rachetez le temps. Que votre parole soit toujours accompagnée de grâce, assaisonnée de sel, afin que vous sachiez comment il faut répondre à chacun. »

Lorsque nous nous fixons comme priorité de «donner les moyens aux élèves et aux écoles d’avoir un impact efficace et libérateur sur la culture environnante », nous reconnaissons que l'éducation chrétienne a profondément besoin d'innovation, c'est-à-dire de façons de penser et d’agir créatrices, dans ces quatre domaines décrits par ce passage de Colossiens 4 : marcher avec sagesse, bien utiliser notre temps, parler avec grâce et savoir comment répondre à cette culture. Cela implique de s’engager dans des activités de quartier de manière à manifester l’amour de Dieu et le salut en Jésus-Christ. Dans ce but, nous avons besoin de passer du temps avec des collègues venus du monde entier, avec lesquels nous pouvons partager, dialoguer et prier.

 

De la peur à la joie

Pour terminer, je voudrais aborder ce qui, selon moi, est le plus grand obstacle à l'innovation, et donc à la provision de Dieu pour que la mission de l'éducation chrétienne puisse s’accomplir dans la prochaine génération. Comme c'est souvent le cas, ce qui se dresse sur notre chemin, limitant le secours de Dieu et l’accomplissement de Son dessein, c'est notre propre peur. Nous allons devoir non seulement surmonter cette peur, mais aussi la remplacer par la joie !

Il y a un merveilleux tweet qui circulait il y a quelques mois, qui disait ceci :

« Les chrétiens du premier siècle ne se tordaient pas les mains en criant : ‘ Regardez où va le monde ! ’ Non, au contraire, ils proclamaient avec joie : ‘ Regardez QUI est venu dans le monde ! ’ »

Voici cinq craintes que l'on peut cibler pour les transformer en sujets de joie :

 

1. La crainte que notre survie soit entre nos propres mains

Sujet de joie : notre Dieu répondra à tous nos besoins, selon la richesse de Sa gloire en Jésus Christ. S'il est insensé pour nous de penser que ce à quoi ressemble notre travail dans l'éducation chrétienne ne changera jamais avec le temps, il est également insensé de penser que le Dieu qui a créé l'univers, qui a mis les planètes en mouvement, et qui a pourvu à notre salut par la mort et la résurrection de Son Fils, ne nous donnera pas tout ce dont nous avons besoin lorsque nous travaillons à accomplir Sa mission.

2. La peur de perdre nos institutions historiques, ou la façon dont nous avons toujours fait les choses, ou nos structures comme nous les avons toujours connues

Sujet de joie : C’est Dieu qui fait avancer la mission de l'éducation chrétienne, ie. un apprentissage et une formation spirituelle véritables, quelle que soit sa forme pédagogique ou structurelle, et même sa forme future.

3. La peur de l'insignifiance

Sujet de joie : L'éducation chrétienne, selon les mots d'un participant à la GCSLS, a « la capacité de donner aux élèves des réponses réelles, vraies et pertinentes dans un monde qui a de moins en moins de sens pour les jeunes ».

4. La peur de l'incertitude, de ne pas savoir exactement quoi faire, de ne pas posséder cette meilleure pratique qui nous assure le succès

Sujet de joie : Permettre à Dieu de réveiller notre imagination. Créés à Son image, nous avons été dotés d'un vrai potentiel de créativité, de la capacité à trouver des solutions à nos difficultés et de nous améliorer continuellement. Cela devrait nous remplir d’une confiance pleine d’espérance et même d'exaltation.

5. La peur de prendre des risques

C’est peut-être le plus important : absolument renoncer à cette peur.

Sujet de joie : Dieu fera comme Il a toujours fait, et qu'Il décrit dans Esaïe 43:19 : « Voici, je vais faire une chose nouvelle, sur le point d'arriver : Ne la connaîtrez-vous pas ? Je mettrai un chemin dans le désert, Et des fleuves dans la solitude. »

 

Soyons encouragés à voir et à percevoir ce que Dieu est en train de faire, les nouvelles « voies » (voir les paroles d’Esaïe) qu'Il veut ouvrir pour l'éducation chrétienne, et les nouveaux courants qu'Il va faire couler en nous, si seulement nous le voyons et le percevons.

[Note de la rédaction : Cet article a été adapté de l'allocution d'ouverture prononcée le 30 janvier à San Antonio, au Texas, lors de la conférence GCSLS 2019. Les 20 vidéos des séances du GCSLS 2019 sont en libre accès entre le 1er mars et le 31 août 2019, en s’inscrivant sur le site eSummit 2019].

 


À propos de l'auteur

ACSILynn Swaner est responsable de la stratégie et de l'innovation chez ACSI. Elle développe des stratégies et dirige des actions et initiatives cherchant à répondre aux questions et aux défis de l'éducation chrétienne. Avant de rejoindre l'ACSI, elle a été administratrice d'une école chrétienne et professeure diplômée en éducation. Chercheuse et conférencière, elle est l'éditrice en chef du livre PIVOT : New Directions for Christian Education, co-auteur de Bring It to Life : Christian Education and the Transformative Power of Service-Learning, éditrice du blog ACSI et réalisatrice du podcast Moving Forward d'ACSI. Elle a obtenu son doctorat en éducation du Teachers College de l'Université Columbia, à New York. On peut la joindre par courriel à lynn_swaner (at) acsi.org.